Dans un train qui m’emmenait vers le Limousin ,je feuilletai la Bible que mon frère Joachim m’avait offert pour mon 50ème anniversaire. Il m’avait demandé d’essayer de la lire « sans esprit de moquerie ». Je lui avais promis.
Les champs brillaient sous un ciel d’un bleu parfait,et dans le roulis ensommeillant du compartiment vide, défilaient des vallées et leurs rangs de peupliers , les méandres d’un cours d’eau ou quelques fermes lointaines isolées dans la pente d’une colline. L’opulence de cette campagne pleine d’ombrages me rendait joyeux . Elle me rappelait mon enfance et ses vergers.

Je baissai une vitre , des rafales de vent tiède s’engouffraient dans le compartiment. Je feuilletai cet Ancien Testament,vite rebuté par ces généalogies interminables et ces chapelets de noms barbares .
Toutes ces tribus et leurs batailles perdues aux confins du Temps… L’éclair du couteau luisait à chaque page. Je me demandai quel intérêt pouvait trouver mon frère Joachim à ces palais vidés par certaines nuits d’horreur.
Quant au Nouveau Testament, j’ imaginais un lac calme, le Christ ,seul, appliquant son visage contre un immense drap propre en train de sécher au soleil, les apôtres, plus loin, discutant paisiblement avec quelques femmes et leurs enfants. Je me demandai si cet homme seul n’était pas un peu lassé par ces villageois et ces apôtres réclamant sans cesse de nouveaux miracles. Bandes d’incrédules.
Parfois, une phrase me serrait le cœur, quand le Christ dit aux apôtres : « Je suis encore avec vous pour un peu de temps,puis je m’en vais vers celui qui m’a envoyé ». Le train ralentissait, je refermai cette Bible. Je descendis dans une petite gare déserte avec une allée de tilleuls.Je me dirigeai vers le centre du bourg et longeai quelques commerces aux stores baissés. Je contournai une église massive, austère, avec un clocher carré. La chaleur stagnait sous les feuillages de quelques platanes.
Je pris la route de Limoges et déposai ma valise dans un petit hôtel modeste, en fait simple pavillon récent posé à un carrefour plein de vent . A la réception un vieil homme maigre à la respiration difficile et au crâne laineux regardait un écran de télévision suspendu prés du plafond. La chambre était un simple cube nu avec une fenêtre coulissante garnie de cretonne. Un tube au néon bourdonnait et diffusait une lumière blanchâtre et vibrante .
Je me rendis dans la salle des fêtes où se donnait le soir une représentation d’un Marivaux avec un comédien célèbre sur le déclin. Il n’y avait personne , les portes vitrées étaient closes.Dans le hall,j’aperçus une petite table de bois peinte en noir avec dessus un paquet d’affichettes. En ce milieu d’après-midi, le village était oppressant de silence .
Je descendis quelques ruelles étroites comme des gorges pour aboutir à une rivière somnolente dans laquelle ondulaient de longues herbes. Elle était bordée de tristes saules Il y avait une curieuse auberge à ma gauche avec des moellons jaunes et un porche surdimensionné couvert de lierre, et une espèce de tour qui ressemblait à une gravure dans un vieux livre d’aventures sous Louis XIII. Le banc sur lequel j’étais assis dégageait une odeur de résine. Au delà de la rivière , la campagne s’ouvrait, plate avec ses champs surchauffés .
Vers six heures je remontai vers le centre-ville , longeant les séries de volets clos. La devanture d’une agence de voyages m’attira, avec sa vitrine poussiéreuse offrant un unique présentoir de carton décoloré qui vantait les Seychelles et un palmier.
Cette somnolence de gros bourg provoquait un curieux sentiment de malaise comme si cette tranquillité trompeuse cachait quelque chose qui devait m’être révélé plus tard. Derrière la devanture d’une banque j’aperçus une femme assise derrière un bureau genre administratif, il y avait des classeurs derrière elle. Elle semblait jouer avec quelque chose car je voyais ses mains s’agiter.

J’achetai un journal et m’installai devant la mairie, sous la fraîcheur d’un tilleul. Le chuintement continu de la brise dans le feuillage, les piqûres de lumière qui jouaient entre les feuilles accompagnaient ma lecture nonchalante . Longtemps, j’observais la crête des toits sur un ciel devenu gris comme si cherchai un signe.
Je repensais à Joachim, j’éprouvais de la tendresse pour ce frère habité par une certitude religieuse , je l’enviais . Je me demandai comment il se débrouillait avec ses désirs sexuels et s’il tenait une comptabilité morale que j’imaginai oppressante entre bonnes et mauvaises actions de sa journée . J’étais persuadé que sa foi l’aidait à vivre bien mieux que moi. Quand il me parlait- de sa voix monotone je me demandai d’où il tenait ce chant de certitude et s’il jouait un rôle. Était -il en proie à des doutes ? Savait-il prier avec ferveur où était-il sclérosé dans une habitude marmonnante ? Avait-il en lui une lumière inaltérable , subissait-il des moments d’ angoisse à l’état pur ? Se sentait-il parfois vide comme moi, c’est à dire comme une demeure à l’abandon après un déménagement ? Dieu était-il une présence écrasante à certains moments de sa journée ou était_il la source cachée de sa naturelle compassion dont il aspergeait ses fidèles avec tant de générosité ? Pourquoi avait-il un accès à un univers invisible (et si bien fréquenté) qui m’était refusé ? Nous avions pourtant vécu la même enfance , avec les parenthèses enchantées de longues promenades en foret de Balleroy quand nos parents étaient jeunes , et quelques rares pique-niques au pied des falaises de Longues -sur-mer. Lui possédait le don de gagner l’intime des êtres, tandis que moi je demeurai flottant à la surface du monde comme un mégot dans un cendrier plein d’eau .
Lui était dans les pensées intimes des autres, et moi j’effleurai tout sans rien saisir .
J’étais à un moment de ma vie peu glorieux, avec des doutes sur mon métier de journaliste en fin de carrière , et une vie de célibataire sans relief, une solitude indécise. Par conscicene professionnelle je m’efforçai de relire le programme de la soirée,les intentions révolutionnaires du metteur en scène. Je me dis bêtement que la vie ressemblait à ce » stérile promontoire » dont parlait Shakespeare, puis j’entrai dans la salle et cherchai une chaise à mon nom. Quelques notables découvraient leurs places dans les deux premiers rangs et se faisaient des courbettes.
La salle se remplissait lentement. On bavardait d’un rang à l’autre. Je m’interrogeai sur cette mystérieuse présence du public qui s’éventait, blaguait, somnolait, devant l ‘épais rideau rouge fermé.D’où venaient-ils ? De fermes lointaines ou de proches demeures des maisons à colombages, ou d’antres de notaires tapissés de livres à vieilles reliures ?
Les appliques sur les murs atténuèrent leur luminosité, le noir se fit, on chuchotait. Le rideau s’ouvrit sur un faux jardin à la française avec un éclairage cru et brutal qui ratatinait les couleurs pastels des personnages de Silvia et Lisette.
Pendant la représentation j’eus du mal à m’intéresser à ces personnages tout en minauderies. stratagèmes et ruses invraisemblables . Le comédien à la célébrité sur le déclin, dans un costume d’Arlequin brassait l’air pour pas grand-chose.

Quand les comédiens revinrent saluer , se tenant tous par la main, souriants, courbettes mécaniques , certains visages plâtreux encore barbouillés de leurs fards. J’avais conscience d’avoir vu trop de spectacles et d’être devenu blasé.
De ces milliers de spectacles auxquels j’avais assisté, il ne me restait que les minuscules bouts de papier tombant au ralenti du haut des cintres de l’Odéon ,dans un silence parfait, et représentant de la neige, tombant sur un Campiello de Venise ,dans une pièce de Goldoni montée par Strehler. Le reste avait disparu.
Dehors, je goûtai cette humidité de l’air après la pluie.
Des petits groupes de spectateurs bavardaient et confrontaient leurs opinions.Je fus saisi par un de ces moments du soir d’où il émane quelque chose de si paisible et d’ancestral. Je fus abordé par une jeune attachée de presse rousse, visage fin,jupe courte, bras nus, qui voulut me donner un second programme et m’inviter à rejoindre la troupe, ce que je déclinai. Je m éloignai en cherchant mon paquet de cigarettes puis me calai sur un parapet pour prendre quelques notes sur le programme.
L’évènement se produisit vingt minutes plus tard. Je marchais au milieu de cette route droite et lugubre, pour rejoindre l’hôtel . Un amoncellement de nuages formait comme une foret noire suspendue dans le ciel. Endroit sauvage. C’est alors que je chavirai.Effroi ? Chaos ? Même pas. Une dérive. Un vertige nauséeux. Ma nudité révélée. Ma vie comme une défroque. Je coulai dans une vie sans ampleur, sans direction qui se défaisait . Je n’avais aucune protection de ces choses familières,je n’avais même plus la dérisoire protection de mon orgueil et mes anciennes certitudes de critique dramatique dans l’éclat brutal de sa jeunesse. Plus rien.
Tout ce qui s’était amassé d’évidences au fil des années s’était dilué. J’en étais réduit, depuis quelques mois à la répétition de gestes quotidiens, au confort de se préparer un café devant la fenêtre de la cuisine en regardant un chien tournicoter au bout de sa ficelle. Tout ce en quoi j’avais cru s’était dissipé .J’étais comme un enfant abandonné sur une immense plage effrayé devant la puissance de la mer.
J’allais mourir pour rien.
Il y a déjà longtemps que père et mère sont morts, ils me manquèrent soudain. J’entendais encore la voix blanche et détimbrée d’un ami de Bruxelles mort récemment. Il me parlait du « feu follet » le film de Louis Malle.
Je me souvins alors du ton hautain, méprisant que j’avais pris ,un soir d’hiver, sur un parking envahi de neige sale, face à une attachée de presse transie de froid devant le hall vitré.
Et j’aurai tout donné pour que cette scène n’eût jamais lieu.
Et je me souvins alors que Joachim, qui m’avait demandé de m’asseoir à côté de lui, pas loin de l’autel, dans sa petite église bretonne , dans cette paroisse dont il venait d’avoir la charge, pour me confier ceci : « Etait-il possible de faire un geste, de parler, d’écouter , sans que le Mal s’empare de nous ? »
Ce teste est beau. Il signe l’entrée dans un nouveau cycle de dépression. Ces moments de bascule où plus rien de ce qui a compté dans la vie n’a de sens ou parait vain et soudain dérisoire. Va-t-on devenir comme ces parents dont on s’est habitué depuis si longtemps à leur départ, oubliés de tous et surtout de nous-mêmes, puisqu’il fallait bien vivre sans eux, en effleurant le monde mais sans jamais en rien saisir ? Et puis, une lumière, ce frère Joachim incompréhensible, un ravi de la crèche qui ne demandait pourtant qu’à nous aider et nous consoler, nous prévenir en douceur de ne plus continuer à vivre ainsi, dans les artifices illusoires de la société mondaine.
« Il possédait le don de gagner l’intime des êtres, tandis que moi je demeurai flottant à la surface du monde comme un mégot dans un cendrier plein d’eau ».
Son doux Jésus allant prochainement rejoindre son Père, allait-il au moins avoir le temps de le débarrasser du dégoût de son addiction au tabac ?… le sortir de la torpeur monotone dz sa futile existence, pareille à une « rivière somnolente dans LEQUEL ondulaient de longues herbes » ? On ne le saurait jamais. Mais il nous avait touché, nous autres, les comme lui, pauvres édentés déchus de la classe des teigneux.
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Quel beau texte si mystérieux. Comme une attente distillée tout au long du jour et de la soirée. Une sorte d’ennui. « Le feu follet » gagne sur le vide. Ce solitaire qui coule ay pic vers la mort.
L’inouï d’un remords si profond alors que la cause est, minime, est amplifiée. Au loin une lecture de la Bible, dans le train, une interrogation sur la foi inégalement répartie. Et puis rien, rien que cette nuit orageuse. L’angoisse le tenaille et naît le désespoir que le narrateur, las de tout ça , nommera : le Mal. Mortelle incertitude. C’est un cri long, silencieux, inaudible. Il ne sait plus vivre.
Quelle clairvoyance et quelle justesse dans l’écriture. Au bord de cet anéantissement dans la nuit, il y a Dieu mais il ne le sait pas… Horreur et extase baudelairienne…
Du grand Paul Edel…
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